le confort contre la liberté

[Article publié sur Linuxfr.org] source @zifro

Je viens de tomber sur APPLE, LA TYRANNIE DU COOL qui contient cette phrase :

Tim Wu, qui compare le succès de Steve Jobs à celui d’Hollywood, en soulignant que l’humanité préfère en général « la facilité et le confort » à la liberté

Je vais tenter de décortiquer cette phrase qui me parait très lumineuse, et possède plusieurs niveaux de profondeur pour nous Linuxiens.

En effet si nous sommes tous d’accord ici pour dénoncer la perte de nos libertés fondamentales lorsqu’on utilise un produit Apple, il en est pas de même pour reconnaître la faiblesse du logiciel libre qui ne le rend pas assez attrayant face aux produits Apple/Google. Pour certains le client Apple est idiot, pour d’autres il est bling bling, pour d’autres il est anti-microsoft primaire ou bien il peut être tout ça.

Cette histoire de confort me rappelle une histoire, vraie il me semble, sur un test de scientifiques effectué sur des chimpanzés. Ils fournissaient 2 moyens à ceux-ci pour obtenir des bananes. Un très complexe à base de cordes et de poulies et un autre très simple qui permet de prendre les bananes en tendant le bras à travers des barreaux légèrement électrifié. Il s’est avéré que le stress généré par la peur du courant électrique était moins important que celui généré via le système de poulies pourtant sans douleur.

Rapporté à l’être humain, cette histoire tend à démontrer qu’il préférerait le moyen le plus simple pour effectuer des tâches courantes, quelque soit les inconvénients. Donc même si ces tâches sont effectuées via des logiciels libres offrant plus de libertés, elles seront la plupart du temps plus stressante qu’un logiciel ou surtout qu’un écosystème propriétaire comme Apple ou Google plus agréable.

Si l’on admet cette réalité, d’autant plus pour des personnes dont l’informatique n’est qu’un outil qui ne les occupent qu’une infime partie de leur temps par rapport à nous, on ne devrait plus perdre du temps à pratiquer le dénigrement ou le mépris envers ces personnes, mais comment rendre les logiciels libres plus agréable.

Le cloud

C’est un système très justement dénoncé par le risque de perte de la vie privée contenue dans nos données. Il est pourtant le pilier des écosystèmes d’Apple, de Google, et prochainement de Microsoft. Cet outil permet et permettra encore plus de simplifier la synchronisation des données personnelles, des applications et des personnalisations.
Il est l’outil indispensable à l’amélioration du confort de l’utilisateur, et pourtant nous ne faisons que le dénigrer voir dénoncer la dangerosité d’un tel système en le baptisant par certains Minitel 2.0

Certains travaillent à concevoir des logiciels libres alternatifs aux outils propriétaires les plus connus basés sur le cloud, comme movim ou diaspora. D’autres comme la FSFFrance ou tuxfamily proposent d’héberger des logiciels libres. Même si ces 2 types d’initiative pourraient conjointement arriver à un début d’alternative, encore faudrait-il une équipe de techniciens pour maintenir et faire évoluer l’infrastructure. Or nous l’avons vu avec l’APINC et Tuxfamily, ce type de service basé sur le bénévolat est par définition non pérenne.

L’autre solution est l’auto-hébergement, ce qui revient à renvoyer à l’utilisateur la prise en charge des services et donc la complexité de celle-ci. Il va s’en dire que ce n’est pas une solution pour le grand public.

Solutions

Des solutions sont à mon avis nécessaire si l’on veut que le grand public ne doivent pas choisir entre son confort et sa liberté. Pourquoi l’utilisation du logiciel libre devrait nécessairement passer par une complexité ou une compréhension de l’informatique ?
Cette question est d’autant plus critique maintenant car jusqu’à il y a quelques années l’usage d’un logiciel libre comme un navigateur web ou une suite bureautique n’impliquait pas un grand effort face à la version propriétaire, hormis bien sûr celui de changer ses habitudes. Cependant avec l’intégration de plus en plus fortes de services au sein des logiciels, la différence entre logiciel propriétaire et logiciel libre est de plus en plus flagrante et ne sera pas en faveur de ces derniers.

Une solution serait qu’une Fondation du libre possédant une certaine reconnaissance de ses pairs proposent des services. En effet le dilemme du cloud est qu’il suffit qu’une entreprise exploite de données personnelles pour que cela suffise à jeter le doute sur la vie privée, que cela soit Google ou Canonical. A priori seul une Fondation ayant en son coeur une éthique, comme la FSF ou la Mozilla Fondation pourraient obtenir la légitimité de l’exploitation de données personnelles.

L’autre solution qui est une sorte de Graal, serait de concilier le P2P et les services. Il "suffirait" que des services, quel qu’ils soient, s’appuient sur une API système, laquelle fonctionnerait en P2P pour distribuer les données découpées, chiffrées et redondées. J’ai cependant bien peur qu’un tel système ne voit pas le jour avant très longtemps.

C’est pourtant à mon avis le prochain défi du logiciel libre, ne plus se contenter de proposer du logiciel, mais aussi des services si possible décentralisés et si possible non gratuit.

La gratuité

La liberté a un coût, la preuve en est que certains s’en prive en échange de confort et de simplicité. Il est à mon avis dommageable à long terme pour le libre que ce coût soit sur celui du confort d’utilisation. Le succès d’Apple montre qu’un grand nombre de personnes sont prêtes à payer très cher en monnaies, leur confort. Un autre grand nombre de personnes sont prêtes à obtenir ce confort en échange de leur vie privée, chez Facebook ou Google.
Dans les 3 cités, Apple, Facebook, Google, aucun n’a fait l’économie du confort.

Il est donc à mon avis nécessaire de diminuer fortement l’effort nécessaire à utiliser et exploiter les logiciels libres, l’usage de services liés sera pour cela de plus en plus indispensable. Une grande partie des utilisateurs seraient prêt à payer pour ces services ce qui permettrait d’une part de financer leur développement et exploitation, mais aussi que les communautés libres qui développent et supportent ces services puisse s’auto financer.

Quand je vois la part de plus en plus grande que prend l’informatique connecté à des services en ligne sur des formes aussi variées que des véhicules, des télévisions, console de jeux, téléphone, frigo, maison, etc, et que le libre ne propose aucune alternative à cela hormis dire que c’est pas bien, je suis très inquiet, certes pas à titre personnel mais pour l’avenir de tous.

Il sera je pense de plus en plus nécessaire de penser au confort, au financement et donc arriver à créer un écosystème décentralisé libre auto-financé et en terminer avec les tabous des services et de l’argent.